Quelle stratégie de gestion durable des rongeurs exotiques envahissants serait acceptable au regard de la société ?

Olivier SIGAUT
Enseignant en sociologie et politiques publiques de l’environnement, Université de Bordeaux Montaigne laboratoire MICA/centre Durkheim Science-po Bordeaux / Ministère de l’Agriculture

Dans notre présentation nous nous intéresserons à montrer comment la nature constitue une construction à la fois sociale et culturelle de type pluriséculaire. Pour ce faire nous ferons un peu d’ethnozoologie, c’est-à-dire de l’observation des relations existantes entre les mots et les choses dans le domaine de l’écologie. Nous essaierons de comprendre comment les espèces deviennent progressivement des auxiliaires de l’homme ou, au contraire, des concurrents redoutables qu’il faut éliminer à tout prix.

Ensuite nous nous intéresserons à la manière dont l’Etat a pu progressivement encourager des proto-politiques publiques d’introduction du myocastor (du ragondin), voire même pour d’autres espèces (rat musqué, vison, etc.), et ce dans un but purement lucratif. C’est ce que nous qualifierons de (para) doxes de l’invention du ragondin.

Puis dans le cadre de ce que nous qualifions : « d’une sociologie ordinaire et modeste, d’une nature extraordinaire », nous nous intéresserons aux travaux pionniers en Belgique de Catherine Mougenot (spécialiste du ragondin). Ses recherches portent sur une approche de type éco-systémique, voire même socioécosystémique des villes. Catherine Mougenot y observe en particulier que les espèces acclimatées (volontairement ou non) dans les villes, constituent souvent une des formes d’expression de l’appropriation de la ville par ses habitants. Des recherches qui, à l’image de celles sur des thématiques analogues de Bernadette Lizet, Nathalie Blanc, Philippe Clergeau et nous-même, présentent une analyse originale en termes d’écologie humaine. C’est-à-dire de la relation entre humains et non humains dans l’espace urbain, dans une dimension à la fois anthropologique et politique. Pour faire ce type de recherches dans le domaine de l’écologie humaine et urbaine, il y a nécessité de faire de l’interdisciplinarité, voire même de la transdisciplinarité.

Puis nous ferons ce que nous appelons une socio-anthropologie de la nature ordinaire et de l’espace public. En particulier en nous intéressant aux controverses liées à la présence du ragondin. En analysant notamment le traitement médiatique de cette problématique, qui participe à ce que nous nommons aujourd’hui un agir communicationnel.

Enfin nous en tirerons à la lumière de ces différentes recherches des éléments de réponse à la problématique suivante : quelles politiques publiques acceptables pour la société et pour les institutions en matière de gestion du ragondin.
Pour ce faire nous partirons à la recherche de l’homme ragondin et nous analyserons une micro politique publique (bottom up) de valorisation et de gestion du ragondin. Nous essaierons de comprendre quelle peut être la gestion concrète et concertée possible (habitants, élus, techniciens, APN) au sein des villes. En particulier dans les secteurs périurbains, dans ce que l’on nomme aujourd’hui : les non lieux, les tiers lieux, voire même les hétérotopies.

Et pour conclure, nous présenterons la notion de : « bioécopolitique », qui consiste en une instrumentalisation de l’écologie par la société du spectacle, gouvernée à la fois par les intérêts politiques et économiques. En observant en particulier les multiples controverses qui en découlent.

L’immuno-contraception : est-ce une technologie d’avenir ?

Corinne MARTINS
Directrice de la FREDON Auvergne

Les pullulations de campagnols terrestres préoccupent les zones d’élevage à l’herbe de Franche-Comté, du Massif Central et des Alpes.
Le Campagnol terrestre est un rongeur nuisible (au sens de l’arrêté du 31 juillet 2000), qui peut engendrer des dégâts très importants aux prairies mais aussi en arboriculture, en s’attaquant aux racines et au couvert végétal : mauvaise qualité du foin ou de l’herbe, risques de carence dans l’alimentation du bétail, présence accrue de germes butyriques dans le lait. Les exploitations peuvent subir des pertes économiques importantes pouvant aller jusqu’à 25 000 € (10 000 € pour assurer le re-semis, la régénération, et l’achat fourrage (ex. 70 ha de SAU)). Ce nuisible est aussi un vecteur de transmission de zoonoses (échinococcose alvéolaire). Les pics de pullulation se répètent tous les 5 ou 6 ans depuis une vingtaine d’années (voire tous les 3 ans dans certains secteurs). L’évolution du cycle est notamment limitée par l’action et l’abondance des prédateurs, les conditions climatiques, les parasites, les maladies et la capacité d’accueil du milieu.

Les connaissances acquises par la région Franche-Comté et l’Auvergne ont permis de comprendre  certains mécanismes de ces pullulations. Il semblerait que les modifications d’utilisation des sols et de l’entretien des parcelles, ainsi que l’ouverture des milieux permettent l’intensification des pullulations de campagnols terrestres. Aussi, les FREDON des régions concernées ont développé une boîte à outils qui, associés entre eux, peuvent agir sur les effectifs des populations de campagnols (réduction des pics de pullulation et de leurs impacts).

Cependant, avec les différents cahiers des charges qui accompagnent l’activité des agriculteurs et le manque de temps, il n’est pas facile de mettre en oeuvre l’ensemble des mesures qui permettraient de maintenir un seuil de campagnols terrestres à des niveaux économiquement tolérables pour l’exploitation agricole. De plus, il y a quelques années, l’utilisation de rodenticide sous forme d’appâts secs semblait avoir un impact négatif important sur la faune cible. Impact qui depuis a été limité réglementairement par une réduction drastique de l’utilisation de rodenticide par les éleveurs. Cette année, sous la pression d’un collectif d’agriculteurs/particuliers/élus, le Préfet du Massif Central a mis en place un groupe de suivi Scientifique du Campagnol Terrestre (Sous l’égide de Mme la Préfète du PDD mandatée par le Préfet du Massif Central).

L’objectif de ce groupe est de mettre en place une stratégie de recherche multipistes et de compléter la boite à outils existante. Entre autres travaux, il a été décidé de poursuivre une piste expérimentale qui avait été initiée en 2002 « le contrôle des populations de campagnols terrestres par l’immunocontraception ».

Par le Professeur Joël DREVET,
Professeur Université Blaise Pascal Clermont 2,
Directeur-adjoint UMPR/CNRS/INSERM « référent rongeur : biologiste-physiologiste
endocrinologiste-immunologiste »

Les pullulations importantes et l’expansion des aires de colonisation du rongeur fouisseur Arvicola terrestris scherman (Campagnol terrestre) dans les écosystèmes agronomiques et touristiques de moyenne montagne, sont des problèmes de plus en plus cruciaux en Auvergne, comme en Franche- Comté et dans d’autres pays voisins en Europe. L’incidence économique, écologique et environnementale est très importante et la situation préoccupante. Malgré une surveillance accrue et une lutte chimique raisonnée, le constat est fait qu’il est nécessaire de mieux articuler les stratégies de lutte et de développer de nouveaux outils. Le projet proposé consiste en la mise au point d’un vaccin contraceptif efficace pour juguler les pullulations cycliques du rongeur fouisseur nuisible Arvicola terrestris scherman (Campagnol terrestre). La stratégie expérimentale choisie (déjà initiée sur la période 2002-2005) consiste en la définition d’un ensemble d’antigènes spermatiques immunogéniques chez le campagnol conduisant à une réduction de la fertilité par interférence avec les processus de reconnaissance gamétique (fécondation). L’enjeu réside dans l’obtention d’un maximum de spécificité d’espèce associé à une grande efficacité compte tenu du fait que les voies d’immunisations possibles ne sont pas les plus favorables à la réponse immune chez les mammifères. Si un tel vaccin contraceptif peut être développé, il sera une alternative à la lutte chimique utilisée à ce jour.

Stratégie de lutte et piégeage : les pistes d’amélioration et d’innovation

Romain LASSEUR
IZIPEST SAS, Expertise faune sauvage, Etudes/recherche, Lyon

La lutte contre les espèces invasives a toujours été une nécessité, notamment dans le cadre de la politique sanitaire pour éviter la dissémination de maladies zoonotiques. L’essor de la chimie dans les années 1940 a permis le développement des méthodes très efficaces de contrôle de ces espèces, en particulier des rongeurs et des insectes. C’est notamment le cas du ragondin et du rat musqué qui ont fait l’objet d’un contrôle durant de longues années à l’aide de bromadiolone, un anticoagulant très efficace dans la lutte contre les rongeurs en général. Ces deux rongeurs ont également toujours été régulés en parallèle par piégeage qui constitue à ce jour la principale méthode de régulation des deux espèces, l’usage de la bromadiolone ayant été interdit suite à des impacts collatéraux sur des espèces non cibles.

La problématique qui se pose à ce jour à l’égard du piégeage est sa lourdeur logistique pour le piégeur. En effet, chaque piège posé et tendu doit être visité quotidiennement. Ce point est un frein à l’efficacité de la pratique afin de maintenir sous contrôle les effectifs de ces deux espèces de rongeurs invasifs.
L’objectif de la conférence est d’étudier les pistes d’innovation qui permettraient d’augmenter l’efficacité du piégeage du ragondin et du rat musqué afin d’éviter la démotivation des piégeurs et de maintenir les populations de ces rongeurs sous les seuils de trop forte nuisibilité sanitaire et économique.

Rongeurs aquatiques et autres vertébrés envahissants : enjeux, outils de suivi sur le terrain et perspectives à l’international

Mickaël SAGE
Cogérant du bureau d’étude et recherche Conseil et Diagnostic pour l’Eau et
l’Environnement, Docteur en écologie / écotoxicologie / expertises vertébrés terrestres, Expert rongeurs / rodenticides auprès de l’ANSES

Qu’il s’agisse de rongeurs aquatiques ou d’autres mammifères vertébrés, de nombreuses espèces sont catégorisées de par le monde comme Espèce Exotique Envahissante (EEE) ou Invasive Alien Species (IAS) en raison de leurs impacts sur la diversité biologique et/ou les activités humaines. L’introduction d’espèces étrangères, dites allogènes, est en effet aujourd’hui considérée au niveau mondial comme la deuxième cause directe de perte de biodiversité, juste après la destruction des habitats écologiques1. Ces mêmes espèces peuvent également occasionner des dégâts aux infrastructures, aux agro-cultures ou sylvicultures et aux denrées alimentaires stockées ou encore représenter un risque de transmission de pathogènes pour l’Homme ou la faune domestique et sauvage.

Face à ces enjeux et leurs implications dans le contexte de changements globaux, l’Union International pour la Conservation de la Nature (IUCN)3 ainsi que la Convention sur la Diversité Biologique (CBD)4 ont émis des recommandations internationales à destination des Etats afin de prévenir l’introduction de nouvelles espèces, d’éradiquer les espèces déjà introduites et causant des problèmes majeurs, ou à défaut de contrôler leur population (confinement).

La plupart des éradications réalisées avec succès l’ont été jusqu’à présent sur des milieux insulaires de petite taille. Elles représentent par exemple 89% des opérations réussies en Europe5,6. Dans ce contexte, à une échelle spatiale fine, la relation entre les moyens mis en oeuvre, le coût et conditions de succès des opérations est relativement bien décrite. Malheureusement, les exemples d’éradication conduits sur une plus large échelle sont beaucoup moins nombreux et documentés.

Nous nous attacherons ici à présenter une synthèse des enjeux, des outils de suivis et des mesures mises en oeuvre à une plus large échelle (> 1 000 km²) lors d’exemples caractéristiques d’opérations d’éradication de mammifères envahissants. Nous centrerons notre exposé sur deux rongeurs aquatiques : le rat musqué (Ondata zibethicus) et le ragondin (Myocastor coypus) ainsi que sur deux petits carnivores : le vison d’Amérique (Mustela vison) et le chat ensauvagé (Felis catus), dans plusieurs pays européens bénéficiant d’une importante expérience sur cette problématique (Grande-Bretagne, Irlande et Belgique), mais également en Océanie (Nouvelle-Zélande / Australie). Une attention particulière sera apportée à la présentation des stratégies mises en place et de leurs perfectionnements en relation avec les conditions de succès de ces opérations afin d’alimenter notre réflexion et de fixer des objectifs plus ambitieux dans le domaine de la gestion des rongeurs aquatiques envahissants.

Le Ragondin un déprédateur des cultures, qui engendre des coûts énormes à l’agriculture Analyse de son statut juridique et des actions de lutte afférentes

Marc PONDAVEN
Directeur Général du Réseau FREDON-FDGDON des Pays de la Loire

Le Ragondin est un herbivore strict qui peut occasionner des dégâts aux végétaux. Ne bénéficiant jusqu’alors que de très peu d’informations sur l’évaluation quantitative des dégâts aux végétaux, nous avons entrepris un travail en ce sens au sein de la FDGDON de Loire-Atlantique.

L’approche retenue a distingué deux grandes composantes paysagères, la zone de bocage avec une certaine mixité de cultures et la zone de marais à forte dominante de prairies temporaires et permanentes. Cette dernière bénéficie de mesures agroenvironnementales particulières tentant de concilier entretien du milieu et maintien de la biodiversité avec des activités agricoles basées essentiellement sur l’élevage.
Un travail de modélisation a abouti aux résultats suivants :
• En zone de marais, un ragondin consomme annuellement 29,4 € de végétaux agricoles,
• En zone de bocage, un ragondin consomme annuellement 35,62 € de végétaux agricoles.

Ce calcul ne tient pas compte des dégâts et des pertes par souillures hors consommation, ce qui nous permet de dire que nous sommes largement en dessous de la réalité des pertes réelles de végétaux.

A partir des éléments obtenus, des estimations ont pu être établies à la fois sur les gains liés à l’organisation de luttes collectives contre les rongeurs aquatiques envahissants et les coûts des dégâts agricoles si les dites luttes devaient être arrêtées pendant 24 mois.
Les diverses approches réalisées nous conduisent à mener une réflexion sur la réglementation classant le ragondin et le rat musqué en agriculture et l’importance de la faire évoluer dans le nouveau cadre réglementaire de la gestion des dangers sanitaires pour le domaine végétal.

Cette reconnaissance du Ragondin et du Rat musqué en tant que danger sanitaire causant des dommages aux productions agricoles est aussi essentielle pour permettre à la recherche d’envisager des évolutions dans les méthodes de lutte.

En conclusion, démonstration sera faite de la nécessaire importance du renforcement mutuel des textes réglementaires et non de leur éventuelle substitution afin d’éviter des préjudices économiques irrémédiables à l’agriculture, pourtant essentielle au maintien de la biodiversité dans les espaces naturels ruraux. Une rupture durable des actions de lutte conduites aujourd’hui, nécessiterait par la suite des moyens économiques et techniques sans précédent et certainement impossible à mobiliser au regard de la conjoncture actuelle.

Adaptation et innovation pour la problématique française des rongeurs aquatiques envahissants

Gilbert SPICA
BAYER SAS Environmental Science

Fort de l’expérience de nos collègues américains, Bayer Environmental Science France a testé en collaboration avec la FREDON Pays de la Loire un système de Connexion Cellulaire directement installé sur les pièges cage. Relié au téléphone du piégeur, ce boitier (remote system) fiable et facile d’installation permettra à l’utilisateur de connaître avec précision les pièges cage dont le système de fermeture s’est déclenché. Le contrôle obligatoire d’inspection des pièges cage qui doit avoir lieu tous les jours avant midi, sera largement simplifié par cette application cellulaire facile d’accès et d’utilisation.

Pour accompagner ce système « connecté » pratique, la société Bayer a testé et mettra en marché un appât à base d’ingrédients naturels alimentaires, d’une persistance de 8 à 10 jours, permettant de pallier les inconvénients de dégradation rapide (2 jours) des appâts habituellement utilisés (exemple carotte).
De par ces deux innovations sur cette problématique « ragondins », l’utilisateur n’aura plus à se déplacer quotidiennement et le temps économisé pourra être utilisé à d’autres fins ou à piéger plus intensément les secteurs colonisés.

Les deux innovations présentées sont et seront testées et validées en France (pays Pilote) en 2016-2017, en collaboration avec les FREDON. Les premières ventes sont prévues début 2018.

La situation ailleurs : l’exemple des Etats-Unis

Domitille EHKIRCH
BAYER SAS Environmental Science

Aujourd’hui les réseaux français ont peu de connaissances sur ce qui se passe ailleurs dans le cadre de la lutte contre des rongeurs aquatiques envahissants ou autres. Le partage d’innovations/solutions entre les différents pays reste assez rare et souvent restreint aux pays limitrophes. A l’heure du digital où le partage des bonnes pratiques ne devrait plus avoir de frontière, je vous propose de nous intéresser à notre voisin outre-Atlantique, les Etats-Unis.

Mon intervention a pour but de vous informer sur l’organisation du contrôle des nuisibles aux Etats-Unis, ainsi que les innovations qui ont été développées ces dernières années. Et finalement, comment peut-on s’inspirer de ces pratiques afin de développer de nouvelles solutions pour la France ?

Les espèces exotiques envahissantes et les enjeux environnementaux

Jean-Patrice DAMIEN
Chargé de mission, Syndicat Mixte du Parc Naturel Régional de Brière

Le Parc naturel régional de Brière est localisé à l’extrémité de l’estuaire de la Loire, en bordure de l’agglomération nazairienne. Les espaces naturels qui le caractérisent le plus sont les zones humides qui couvrent plus du tiers de sa surface. Marais de Brière, du Brivet et du Mes hébergent une faune et une flore remarquables qui ont justifié leur intégration aux sites Ramsar et Natura 2000. Espaces de vie sauvage, ces marais sont également la source de nombreuses activités telles que l’agriculture, le tourisme, la chasse ou la pêche. La préservation de ces patrimoines naturels et culturels est à l’origine de la création du Parc naturel régional.

Le Ragondin, Myocastor coypus, a colonisé ces marais mais également les cours d’eau et plans d’eau bocagers de ce territoire, il y a une quarantaine d’années. Depuis, ses populations y sont considérées comme importantes, sans pour autant être évaluées quantitativement. Une lutte collective est conduite annuellement. Cependant, la densité d’animaux demeure suffisante pour que des impacts multiples imputés aux ragondins soient ressentis. En premier lieu, des impacts directs ou indirects sur les populations d’espèces natives, végétales ou animales, sont identifiés ou supposés, mais non évalués. Sur de nombreuses activités, la présence du ragondin n’est pas sans incidence, de la simple nuisance à des conséquences sanitaires ou économiques non négligeables, notamment pour le gestionnaire de site. Fréquemment cités comme source d’accroissement des besoins en curage, les ragondins pénalisent également la lutte contre les espèces invasives, telle la Jussie Ludwigia grandiflora.

Ce dernier constat n’est pas surprenant en soit tant la présence des espèces exotiques envahissantes est croissante, notamment dans les zones humides de plaine. Ces espèces exotiques inter-réagissent et semblent, dans certains cas, accentuer les conséquences sur les écosystèmes natifs de leurs  proliférations respectives ou favoriser des dynamiques d’invasion. Ces observations, champ potentiel d‘investigations scientifiques, peuvent également inspirer une approche plus écosystémique de la gestion des invasions. Aussi, le nombre croissant d’espèces gérées devrait amener à rechercher les complémentarités entre les luttes spécifiques ainsi qu’à les justifier sur une meilleure évaluation, notamment des impacts.

Les enjeux de santé publique pour les espèces animales

Thierry RENAUDINEAU
Directeur technique du GDS de la Vendée

Contribution des rongeurs aquatiques aux zoonoses transmissibles aux animaux d’élevage

Les milieux humides constituent souvent pour les animaux d’élevage des zones à risque sanitaire. Ce sont en effet des biotopes qui peuvent être favorables à la survie de certains pathogènes et aussi héberger une faune sauvage réceptive aux mêmes infections que les animaux d’élevage. A cet égard, les rongeurs aquatiques peuvent jouer un rôle épidémiologique plus ou moins important vis-à-vis des troupeaux d’élevage en tant que réservoir de maladie ou simplement comme espèces réceptives à un pathogène participant à sa multiplication dans l’environnement. Deux maladies sont emblématiques des milieux humides : ce sont la Grande Douve du foie et la leptospirose, toutes deux transmissibles à l’Homme. Une troisième, la salmonellose à laquelle les rongeurs, comme les animaux d’élevage mais aussi l’homme sont réceptifs et sensibles, mérite d’être signalée.

La Grande Douve du foie ou Fasciola hépatiqua

La grande douve est une parasitose des milieux humides. L’agent responsable est un parasite qui prospère dans le foie des ruminants, en particulier chez les moutons et les ovins. Elle entraîne des pertes économiques importantes pour ces deux espèces car elle provoque des retards de croissance, une baisse de la production laitière, une mauvaise qualité de colostrum et la saisie à l’abattoir.
Le cycle biologique de cette parasitose fait intervenir un hôte définitif (le mouton ou le bovin par exemple) chez lequel les larves adultes pondent des oeufs, lesquels sont excrétés dans l’environnement dans les matières fécales. Les embryons issus des oeufs vont partir à la recherche de l’hôte intermédiaire, un escargot aquatique, appelé limnée tronquée, nécessaire à la poursuite de leur développement. Les animaux se contaminent ensuite en consommant les végétaux sur lesquels se sont fixées les métacercaires, forme ultime du développement du parasite dans le milieu extérieur.
Les ragondins peuvent, à l’instar des bovins et des ovins, contribuer au cycle biologique de cette parasitose en tant qu’hôte définitif, et participer ainsi à la contamination des prairies même en l’absence de bovins ou d’ovins. Chez l’homme, les cas de contamination sont rares, mais semblent toutefois en augmentation. La contamination se produit par consommation de cresson sauvage (ou de cressonnière), ou de pissenlit de prairies humides. Les symptômes lorsqu’ils apparaissent se manifestent de manière diverse : douleurs hépatiques, phases d’ictères, alternance d’épisodes de diarrhée et de constipation, fatigue générale…

La salmonellose

La salmonellose est due à une bactérie colonisatrice du tube digestif et capable de contaminer toutes les espèces animales, des insectes aux mammifères, en passant par les oiseaux et les reptiles. Elle entraîne diarrhée, fièvre, abattement, avortements et parfois mort des animaux. Chez l’Homme, la contamination peut se produire soit par la consommation d’aliments contaminés, soit par le contact avec les animaux. La maladie se manifeste alors par de la fièvre, des vomissements et de la diarrhée et évolue favorablement dans la grande majorité des cas en dehors des personnes fragiles. Les mesures de préventions en élevage passent par des mesures de biosécurité telle que le nettoyage et la désinfection régulière des bâtiments et par le contrôle des populations de rongeurs, lesquels contribuent à la multiplication et à la dispersion de la bactérie au sein des troupeaux.

La leptospirose, une maladie des milieux humides

La leptospirose est la maladie emblématique des milieux humides pouvant être reliée à la présence de rongeurs aquatiques. Chez les animaux d’élevage, elle provoque essentiellement des troubles de la reproduction et peut être entretenue ou amplifiée par les rongeurs, lesquels constituent le réservoir sauvage principal de la maladie.
L’agent infectieux, les leptospires, sont des bactéries très résistantes dans les milieux humides, et apprécient les températures entre 15 et 35°C ; elles sont par contre sensibles aux UV et aux pH acide. Il existe 250 leptospires différents (sérovars) selon les antigènes portés à leur surface, regroupés en 24 sérogroupes, chacun étant plus ou moins spécifique d’une ou plusieurs espèces animales.
Quasiment l’ensemble des mammifères sont réceptifs aux leptospires, mais les conséquences sont très variables d’une espèce à l’autre, de l’absence de symptômes jusqu’à des formes aigües pouvant aller jusqu’à la mort. Chez les animaux d’élevage (bovins, porcs, chevaux), elle se manifeste principalement sous forme chronique, c’est-à-dire par des avortements ou de l’infertilité. Chez le chien, par contre, la forme aigüe de la maladie domine, alors que chez les rongeurs aquatiques l’infection est inapparente.
La contamination se produit par pénétration des leptospires par la peau ou les muqueuses au contact d’eau ou d’aliments contaminés. Après une phase de dissémination dans le sang puis de migration vers le foie et les reins en particulier, les individus infectés excrètent la bactérie dans l’environnement par leurs urines.
Bien qu’il s’agisse d’une zoonose, la lutte contre la leptospirose n’est pas encadrée par l’Etat et sa gestion reste sous la responsabilité du propriétaire des animaux sur conseil de son vétérinaire. Pour les éleveurs, les moyens de prévention s’organisent autour de la maîtrise des populations de rongeurs et le contrôle de l’accès de leurs animaux aux zones à risque, que constituent les mares, les étangs, les cours d’eau…

Importance de la leptospirose chez les animaux d’élevage et chez les rongeurs

Différentes enquêtes sérologiques réalisées en France depuis une vingtaine d’année au sein de troupeaux confrontés à des problèmes d’avortements, montrent que 15 à 30 % des bovins testés dans ces cheptels, sont porteurs d’anticorps dirigés contre les leptospires. Cependant, la réponse positive à une sérologie constitue le marqueur du contact entre l’animal et la bactérie, mais n’implique pas nécessairement cette dernière dans les troubles observés. Il est nécessaire pour cela que certains animaux présentent des niveaux de positivité élevé traduisant une infection récente. En outre, la recherche du sérogroupe du ou des leptospires impliqués dans un épisode infectieux permet parfois de mettre en évidence une contamination interne au troupeau ou à l’inverse une contribution par les rongeurs aquatiques.
Chez les rongeurs (rat surmulot, ragondin et rat musqué), la prévalence sérologique se situe entre 50 et 60 %, ce qui fait de cette population sauvage un contributeur potentiel à la contamination des animaux d’élevage via l’excrétion des leptospires dans leurs urines. Cette excrétion, mesurée lors d’une enquête révèle que 10 % des rats musqués positifs sont porteurs de leptospires dans leurs tubes rénaux, contre 3% chez le ragondin et plus de 30 % chez le rat surmulot.

Enjeux de santé publique pour l’homme : actualités sur la leptospirose et sa prévention

Jessika TOURNEUR
Reponsable Market Access, Laboratoire IMAXIO, Lyon

La leptospirose est une maladie infectieuse sous-estimée et potentiellement grave, spécifiquement en ce qui concerne le sérogroupe ictérohémorragique.

La leptospirose : une maladie d’actualité : La leptospirose est une zoonose à déclaration non obligatoire et probablement sous-estimée. Sur le territoire français, métropole et DOM-COM, 1 389 cas de contamination à la leptospirose ont été déclarés en 2014(1). En France métropolitaine, les cas de leptospirose ont doublé ces 2 dernières années. 628 cas ont été recensés en 2014, soit plus d’un cas par jour, la plus forte incidence depuis 80 ans(1). Cette augmentation des cas pourrait, entre autres, être liée au réchauffement climatique(1,2).

La leptospirose est une maladie infectieuse potentiellement grave due à une bactérie de la famille des Spirochètes (Leptospira, Treponema, Borrelia, maladie de Lyme et Syphilis) : le leptospire. L’espèce Leptospira  interrogans est à l’origine des formes pathogènes et regroupe plusieurs sérogroupes.
Icterohaemorrhagiae, le sérogroupe le plus sévère : En France métropolitaine, le sérogroupe icterohaemorragiae est dominant (1) et est l’agent majoritaire des formes les plus sévères (3):
– La forme Icterohaemorrhagiae est impliquée dans 1/3 (4) des cas.
– Ce sérogroupe est identifié dans 2/3 des cas graves à l’hôpital en France métropolitaine (3), mais aussi dans d’autres régions du monde comme la Nouvelle Calédonie (5), et jusqu’à 91% des cas graves à l’hôpital en Martinique(6). Dans le monde, le sérogroupe icterohaemorragiae est le plus mortel, avec un taux de mortalité de 13,6% pour les cas non soignés(7).
La leptospirose : due à une bactérie résistante en milieu humide. Cette bactérie est résistante plusieurs mois dans un environnement humide, dans des eaux douces chaudes ou froides, même dans une eau à 4°C(8). Elle peut être présente chez de nombreux mammifères :
– animaux domestiques (chiens, chevaux…),
– animaux d’élevages (porcins, ovins et bovins),
– animaux sauvages (rats, ragondins, lapins, hérissons, mangoustes …).
Les rongeurs sont les principaux porteurs de la leptospirose ictérohémorragique et sont des porteurs sains. Dans l’organisme hôte, les leptospires vont se multiplier et se propager via le sang vers différents organes comme le foie, les poumons ou les reins. Les bactéries présentes dans les reins sont évacuées dans l’environnement naturel par les urines, contaminant ainsi les sols et les cours d’eau.
La leptospirose : comment la contracte-t-on ? La transmission peut s’effectuer par :
– voies directes : au contact d’animaux morts ou vivants,
– voies indirectes : au contact de l’eau souillée par les urines d’animaux contaminés.
Les leptospires peuvent pénétrer au travers de plaies, de muqueuses (oculaires, buccales, nasales, …) et même d’une peau saine macérée.
La leptospirose : une maladie difficile à diagnostiquer : Après une phase d’incubation de 2 à 20 jours, l’expression clinique se manifeste par un syndrome pseudo-grippal avec possibilité de symptômes méningés laissant supposer plusieurs maladies. Il est donc difficile de diagnostiquer cette maladie.
Les cas graves évoluent vers des atteintes rénales, hépatiques voire multi-viscérales. Dans le monde, plus d’1 millions de cas sévères sont estimés chaque année, avec un taux de mortalité d’environ
10%(1). C’est pourquoi, il est important de rechercher les activités à risque dans le but d’orienter le diagnostic le plus rapidement possible et d’offrir un traitement efficace avant une multiplication
des atteintes.

La leptospirose : une maladie professionnelle, mais aussi de loisirs. La leptospirose est reconnue comme maladie professionnelle et est inscrite au tableau 19A du régime général et 5 du régime agricole(9). Liste non exhaustive de professions à risque :
– Professionnels de l’eau et de l’assainissement,
– Professionnels des chantiers,
– Professionnels d’entretien des espaces verts,
– Professionnels d’encadrement d’activités ou de sauvetage en milieu aquatique (hors domaine maritime),
– Professionnels en contact avec des mammifères et des rongeurs.
La population générale est exposée au risque lors des baignades ou des activités de loisirs en eau douce comme le
kayak, le triathlon, la pêche, la chasse …
La leptospirose : comment se protéger ? La prévention (10) en milieu professionnel est un point majeur. Prévention collective (11) : Lutter contre les réservoirs : limiter la prolifération des rongeurs, gérer les déchets, identifier des zones spécifiques et assurer la collecte des déchets régulièrement.
Prévention individuelle (11) :
– Port des équipements de protection adaptés à l’activité (bottes, combinaison, lunettes…).
– Eviter tout contact des mains souillées avec les yeux, le nez ou la bouche.
– Désinfecter et protéger les plaies cutanées.
– Vaccination des sujets exposés. L’utilisation doit être définie sur la base des recommandations officielles sur évaluation du médecin.
La leptospirose : obligation légale de protection du salarié : L’employeur a une obligation de sécurité de résultats, et pas seulement de moyens, ce qui signifie qu’il doit assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des salariés(12). En cas de manquement, dans les cas les plus extrêmes, l’employeur risque :
– Jusqu’à 480 000 € de renchérissement du compte entreprise AT/MP à rembourser à la sécurité sociale(13).
– Jusqu’à 5 ans d’emprisonnement (14) assortis d’une amende pour l’équipe dirigeante en cas de négligence, manquement à une obligation de sécurité ou faute inexcusable, causant un dommage au salarié.

Même en l’absence de maladie, certaines sociétés ont été condamnées pour ne pas avoir pris les mesures suffisantes de protection de leurs employés potentiellement à risque de leptospirose. Ces dernières années, au moins une demi-douzaine de cas portés devant les tribunaux se sont soldés par des indemnités versées allant jusqu’à 23 000 €(15). Les plaignants n’avaient pas nécessairement contracté la maladie.
Information à : leptospirose@imaxio.com / http://www.imaxio.fr/leptospirose.html